3. LA TANNERIE

Pendant le voyage au cœur des méandres tortueux du rêve de Ruby, la fin d’automne installait  ses quartiers et étendait ses droits jusque dans les sombres ruelles. A n’en pas douter, les gelées arriveraient sous peu.

Le vieux maréchal ferrant avait ferré Carla et l’avait installé dans sa petite écurie avec une couverture pour laisser sa maîtresse prendre le temps de se reposer et de récupérer. Il connaissait les occupations éreintantes de Ruby, ne la jugeait pas, comprenait parfois, et faisait avec parce qu’il l’appréciait.

Tout le monde dans le quartier des Petits Métiers connaissait la lignée des Fromhell, leurs nobles origines et leur passé douteux et sulfureux.
Mais depuis les premiers colombs, la famille avait pris possession du grand manoir, et de génération en génération, on s’évertuait à nourrir les vengeances sombres du mal que l’humain porte en lui, par le mal.

Les sœurs Fromhell avaient grandi dans une ambiance lugubre, et les histoires des ancêtres de la famille nourrissaient leurs peurs lorsqu’elles étaient encore enfants.
Plus tard, adultes, elles avaient trop bien compris le destin de cette famille, le devoir qu’elles avaient à accomplir, la grande mission qui leur était assignée.

Plus jeune, Ruby se passionnait déjà pour les métiers manuels et dangereux, et alors elle se retrouvait souvent au contact d’hommes, qui finissaient inévitablement par poser sur elle un regard avide et lubrique.

Sa sœur Opale, au contraire, avait vite montré une préférence pour les travaux qui sollicitaient l’intellect. Elle se penchait sur les travaux de calculs, de comptabilité et de gestion, et rapidement ses parents s’étaient sentis en confiance sachant qu’elle tiendrait les rennes des affaires familiales.

A la mort des deux vieux sadiques, car comme toute femme Fromhell qui se respecte, la mère n’était pas en reste non plus, les sœurs avaient hérité de la demeure familiale et des commerces, dont la Fonderie.

Opale savait s’entourer de tous les notables qui faisaient ses quatre volontés, et s’assurait ainsi une participation dans les capitaux des principales échoppes et ateliers d’artisans.
Ruby gérait de mains de maître les exploitations, tout en se gardant du temps pour elle-même. Elle aimait sa vie, elle aimait sa liberté, elle aimait son pouvoir, et elle adorait le faire valoir.
Maintenant, toutes deux régnaient sur un empire, et elles dictaient leurs lois dans le quartier des Petits Métiers et une bonne partie de la ville.

Ainsi, le vieux maréchal n’aurait jamais osé réveiller Ruby. Il la laissa dormir en la regardant, en l’admirant même, son corps était si parfait.
Il sentait sur lui le poids des années de labeur et de la fatigue, assis sur une vieille chaise de bois, en laissant le feu mourir petit à petit, et les ténèbres l’engloutir.
La nuit imposait son silence, déchiré par le cri d’un loup dans le fond des bois.

A son réveil, Ruby remercia le maréchal pour les soins de Carla, récupéra sa jument dans l’étable et se dirigea droit chez le tanneur, le seul encore en exercice dans tout le comté.
- Dommage que ce métier se perde dans nos contrées, c’est pourtant très utile …. Se dit Ruby en jetant un œil sur ses bottes.

Elle et Opale avaient absolument tenu à ce que le tanneur reste à Grande Ville, et ne migre pas vers d’autres mégapoles en plein essor de l’autre côté de la chaîne montagneuse.
Les sœurs Fromhell avaient donc investi dans le foncier afin que le tanneur dispose de toute la surface utile et de tout le matériel nécessaire. Sa production était devenue une des spécialités de Grande Ville, car on ne trouvait pareille qualité de souplesse de peaux à des milles à la ronde.

En arrivant dans la cour du tanneur, l’odeur prit Ruby à la gorge. Des tas de peaux séchaient à l’air libre, d’autres baignaient dans des bacs d’eau saumâtre.
Même si Ruby passait de temps à autres pour choisir des cuirs de qualité, elle ne s’habituait pas vraiment à l’odeur persistante et âcre.
- Oh hé, y’a quelqu’un ?

Les rayons du soleil d’automne ne baignaient pas encore la cour à cette heure où les balbutiements du jour restent timides, et Ruby ne distinguait pas bien les contours et les formes devant elle, qui flottaient comme des spectres dans la brume de l’aube.

- Oui par ici…
L’ai vicié empêchait presque Ruby de franchir les spectres et traverser la cours, pour emprunter la petite allée qui menait à l’arrière de la tannerie.
Toutefois, dans un élan de volonté, sa cargaison à la main, elle pressa le pas pour se retrouver enfin face au tanneur rougeau.

- Oh désolé Miss Fromhell, je n’avais pas réalisé que c’était vous. Vous auriez pu faire sonner la cloche et je serais venu vous chercher.
- Ca va, j’ai trouvé mon chemin, même dans cette puanteur et cette brume.
- heu …oui désolé. Mais pourquoi cette visite si matinale Miss Fromhell ? Habituellement vous passez plutôt le soir…..

Le gros tanneur était presque nerveux devant elle, pas très à l’aise en tout cas, il dansait sur ses pieds, ne tenant pas trop en place, laissant la sensation qu’il se tenait prêt à déguerpir.

- Oui c’est vrai. Mais j’ai quelque chose pour toi, et je voudrais que tu en prennes grand soin, c’est fragile. Tu sauras quoi en faire, n’est-ce pas ?
Ruby avait, tout en parlant, tendu au tanneur le paquet ensanglanté glané la veille, et il ouvrit des yeux excités à l’idée de ce trésor…
- oh oui Miss Ruby, je me mets au travail de suite avant que ça ne s’abime. Je mets une couleur dessus ?
- Oui, fauve !... ce sera soit une cape, ou alors la selle de Carla, nous verrons bien.
- Heu …Miss Ruby, si c’est pour une cape, je crains de ne pas en avoir assez avec ça…
- Ne t’inquiètes pas de ça, tu en auras d’autre.
- Bon, laissez moi 4 ou 5 jours, et je vous dirai alors, après traitement on se rend mieux compte.
- Je repasse dans 5 jours, mais que cela ne t’empêche pas de travailler et de vendre le reste.
- Oui oui Miss Ruby, bien sûr… au revoir.

Pressée de quitter la puanteur ambiante et le puant tanneur, Ruby avait fait volte-face très rapidement pour retrouver sa jument à l’entrée de la cours.
Elle n’aimait pas cet endroit, elle n’aimait pas le tanneur, mais elle aimait son travail.
Ruby brûlait d’envie de se laver et de manger, qu’elle traversa les ruelles au galop pour rejoindre le manoir.

En entrant dans le grand hall réchauffé et encore endormi, Ruby repensa à une nouvelle cape …en peau.

//…………………………..// suite du chapitre en cours de rédaction.

 

 

               Aglewo© - 10.11.12